Reliques, passeurs de messages dans les romans du Graal du cycle de la Vulgate

Edina Bozoky (Poitiers)

Les romans du cycle Lancelot-Graal ont pour protagonistes tout autant les objets que les personnages. Ils sont essentiels dans la trame du récit : ils traversent l’espace et le temps, tissant un réseau de correspondances entre les épisodes, depuis la « préhistoire » du Graal jusqu’à l’accomplissement de ses aventures.

Cet exposé est fondé sur une grille de lecture hagiographique de l’Estoire, du Lancelot-propre et la Queste, trois romans en prose faisant partie du Lancelot-Graal. Parmi les objets emblématiques de ces romans, deux catégories peuvent être considérées comme de véritables « reliques » : celles du Nouveau Testament, de l’époque du Christ (en particulier le Graal et la lance) et celles de l’Ancien Testament que l’on trouve regroupées dans la nef de Salomon. Tous ces objets correspondent aux critères de ce qu’on entend par relique : ce sont des restes – vestiges, témoins – du passé, qui possèdent des propriétés miraculeuses ; leurs transports ou voyages rappellent les récits de translations. Mais leur fonction dans le récit va au-delà de l’usage que les reliques remplissent habituellement.

Virtus. Le Graal, la lance mais aussi la nef de Salomon ainsi que les objets qui s’y trouvent sont animés par une force surnaturelle que l’on peut comparer à la virtus des reliques.

Translations. Vu que la lance surgit dans des conditions surnaturelles, sa translation matérielle en tant que relique n’est pas narrée dans les romans. En revanche, les étapes de celle du Graal sont hautement signifiantes. Le Graal est transporté de l’Orient en Occident par des évangélisateurs. Quant à la nef de Salomon, véritable reliquaire collectif, elle navigue toute seule depuis le temps de Salomon jusqu’à celui du roi Arthur, sans être conduite par quiconque. Son itinéraire précède celui du Graal : construite à Jérusalem, elle parvient en Grande-Bretagne avant même l’arrivée des protagonistes contemporains de Joseph d’Arimathie ; puis elle y reparaît au temps de Galaad.

Correspondances. Tous ces épisodes, tous ces motifs, s’insèrent dans un réseau de correspondances à l’instar de la typologie biblique. Ils font la liaison entre trois temps : celui de l’Ancien Testament, celui du Christ et celui de l’accomplissement des aventures du Graal.

Messages. À la fois objets-mémoriaux et objets prophétiques, les reliques du Lancelot-Graal sont des passeurs de messages à plusieurs niveaux. Tout d’abord, dans un esprit biblique, elles entretiennent et rappellent la mémoire de la chute, du péché dont le rachat mène à la Rédemption. Tout comme la chute a eu plusieurs étapes – que rappellent les fuseaux de l’Arbre de Vie – , la Rédemption ne s’accomplit pas sans qu’elle soit préparée. Dans cette perspective, les personnages qui essaient l’épée, ou qui veulent connaître les secrets du Graal sont les préfigures du chevalier élu, du chevalier christique. Les actions des gardiens du Graal préparent le terrain en convertissant les païens.

Le Graal et la lance sont avant tout les témoins matériels qui prolongent la mémoire de l’acte de la Rédemption par le sacrifice du Christ. Dans les visions, les « liturgies graaliennes », ils rappellent et renouvellent la Passion du Christ, en mettant en images le dogme de la transsubstantiation, un des mystères de la foi, qui, à cette époque-là, fut bien malmenée par l’hérésie cathare.

Traversant les époques, les « reliques » servent avant tout à annoncer de l’avènement du chevalier élu, Galaad. Les inscriptions dans la nef de Salomon, sous la forme de l’interdit, réservent l’usage des objets, à l’instar de la vision des secrets du Graal, à ce chevalier dont on attend la venue comme celle d’un nouveau Messie. Dans l’économie des romans, ces reliques ainsi que tout une série d’autres objets, personnages, animaux ou prophéties sont des signaux qui balisent le chemin des chevaliers élus et expriment l’attente de l’avènement du meilleur parmi eux, Galaad. Dans la Queste, l’attente de la venue du Bon Chevalier atteint des dimensions sôtériologiques et eschatologiques.

Bibliographie indicative

E. Baumgartner, L’arbre et le pain. Essai sur La Queste del Saint Graal, Paris, SEDES, 1981.

Les chemins de La Queste. Etudes sur La Queste del Saint Graal, textes réunis par D. Hüe et S. Menegaldo, Orléans, Paradigme, 2004.

Micha, De la chanson de geste au roman, Genève, Droz, 1976.

Pauphilet, Etudes sur la Queste del Saint Graal, Paris, Champion, 1980 (1ère éd. 1921).

M. Szkilnik, L’archipel du Graal. Etude de l’Estoire del Saint Graal, Genève, Droz, 1991.

J.-R. Valette, La pensée du Graal. Fiction littéraire et théologie (XIIe-XIIIe siècle), Paris, Champion, 2008.

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